Lieu de mise à mort «rationnelle» d’animaux destinés aux appétits humains, les abattoirs de Malley suscitent attitudes et représentations contrastées vis-à-vis de la souffrance animale
« Le souci constant d’épargner des souffrances aux animaux de boucherie a dicté, avant toute chose, les conditions de logement, de déchargement et le choix des méthodes d’abattage » (Roger Benoît, 1945). En l’absence, à l’époque, d’un cadre juridique définissant les notions de « bien-être » et de « protection » des animaux, cette citation du premier directeur des abattoirs (de 1945 à 1966) doit être inscrite dans un contexte où la préservation de la « santé » des animaux de boucherie a une finalité économique qui est d’assurer la qualité du produit de valeur qu’est la viande.
La première Loi fédérale sur la protection des animaux (LPA), promulguée en 1978 et entrée en vigueur en 1981, est le fruit d’un compromis entre exigences de protection des animaux et d’utilisation de ces derniers.
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Une de ses dispositions réaffirme l’obligation d’étourdir les animaux avant la saignée. Celle-ci fait suite à l’article général sur la protection des animaux de 1973 qui remplace l’ancienne disposition constitutionnelle de 1893, entrée en vigueur suite à l’acceptation de l’initiative populaire « Interdiction d’abattre le bétail de boucherie sans l’avoir préalablement étourdi ».
Depuis sa création, la LPA fait l’objet d’une révision en 2005 (entrée en vigueur en 2008) et de modifications qui illustrent un changement du statut juridique de l’animal, dont la LPA reconnaît non seulement le droit au « bien-être », mais aussi la « dignité ».
Ces adaptations reflètent la préoccupation sociale grandissante alimentée ces dernières années par des cas, filmés, de mauvais traitements infligés aux animaux en abattoir. Dans les abattoirs, la responsabilité de surveiller l’application de l’Ordonnance fédérale sur la protection des animaux (OPAnAb) incombe au vétérinaire, autorité scientifique qui assume le rôle délicat d’arbitre entre impératifs sanitaires, rentabilité et protection animale. Le Dr Patrice Francfort, dernier vétérinaire responsable des abattoirs de Malley, instaure dans ce sens, à l’attention du personnel concerné, un cours de psychologie animale afin de limiter le stress des bêtes provoqué par l’emploi de l’aiguillon électrique notamment, dispositif administrant une décharge aux animaux pour les forcer à avancer, qui est finalement supprimé au début des années 1990.
Soyons bons et patients envers les animaux : cette devise imprimée sur une plaque rouge bien visible est installée dans les halles d’abattage à la demande du Dr Samuel Debrot, directeur de 1967 à 1986 des abattoirs de Lausanne, vétérinaire municipal et président de la Société vaudoise pour la protection des animaux.
Samuel Debrot, ferme opposant à l’abattage rituel sans étourdissement, est resté dans les mémoires pour avoir introduit d’importantes améliorations en matière de protection des animaux et d’hygiène au travail. Celles-ci reposent sur des adaptations techniques et une formation du personnel ayant pour but d’éviter que l’animal sente l’approche d’une mort qui, dit-il, « doit le surprendre, sans souffrance, sans douleurs physique ou psychique ».
A l’instar de certains habitants et habitantes, l’abattoir a été pour lui un déclencheur de changement de régime alimentaire comme il le révèle en 2013 au journal L’auditoire: « Naturellement, comme directeur d’abattoir, j’étais obligé de manger de la viande. Les bouchers n’auraient pas compris, ils n’auraient pas voulu être dirigés par un végétarien. Mais quand j’ai quitté l’abattoir, en 1986, je n’ai plus mangé de viande. Je me suis dit qu’on pouvait vivre autrement, et c’est juste. »
Sources
Littérature secondaire